Littérature
Géographie Histoire du picard Phonetique Orthographe Conjugaisons Littérature Alain Dawson

 

Remonter

Ivar ch' Vavar :

Aperçu de la littérature picarde

 

1. Le Moyen Age

En l'an 881, un scribe de l'abbaye de Saint-Amand, près de Valenciennes, copie un texte extrêmement important, non pour son contenu (le récit d'un martyre), mais parce qu'il s'agit du premier texte littéraire en langue d'oïl, c'est la séquence de sainte Eulalie. - Or, un examen attentif de ces vingt-neuf vers montre que la langue notée est déjà du picard... L'histoire de la littérature picarde a donc commencé il y a onze siècles !

Ensuite ? Ensuite, eh bien c'est le Moyen Age qui continue, rien que six siècles encore, plus d'un demi-millénaire... Qu'en est-il de la littérature picarde pendant cet énorme monceau de temps ?

Jacqueline Picoche l'a magistralement exposé dans sa contribution à La Forêt invisible, il n'y a pas, à proprement parler, de textes dialectaux à l'époque médiévale. Les auteurs, et derrière eux les scribes, ont tendance à effacer, dans la langue qu'ils écrivent, tout ce qui leur paraît s'écarter trop de l'idée qu'il se font d'une langue française commune (d'oïl). Il y a néanmoins des façons d'écrire propres à chaque province : ce que les spécialistes appellent des scriptae.

La scripta picarde (dominante semble-t-il, aux 13ème et 14ème siècles, les grands centres culturels se situant alors dans le Nord) ne transmet nullement le picard effectivement parlé : elle ne fixe en réalité que la langue "française", telle que les clercs d'Arras ou du Hainaut se la représentent, avec quelques picardismes dont on s'est demandé s'ils n'étaient pas ornementaux !

D'autre part, il faut se rappeler que les copistes réécrivent les textes en fonction du public auquel ils les destinent, qui peut très bien ne pas être le public visé par la version originale... C'est ainsi que certaines oeuvres, dont on sait que l'auteur était picard, ne nous sont parvenues que dans la scripta d'une autre région.

Quoi qu'il en soit, la Picardie (linguistique) a connu au Moyen Age une activité culturelle intense, et un bon nombre des auteurs cités dans les anthologies de littérature médiévale étaient picards : Blondel de Nesles, Jean Bodel, Conon de Béthune, Adam de la Halle, Gautier le Leu, Froissart, voilà les noms les plus fameux, mais on pourrait en citer des dizaines... sans parler des anonymes, comme l'auteur d'Aucassin et Nicolette.

 

2. La période du moyen picard (16ème-18ème siècles)

L'ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, fait du français, langue de la Cour, la langue officielle du royaume. Elle écarte à la fois le latin et les dialectes.

C'est une date extrêmement importante : depuis lors, tout texte écrit dans une forme de la langue "vulgaire" autre que le français, tout texte écrit dans un idiome régional, donc, le sera délibérément. Les dialectes de la France du Nord ne sont transcrits tels qu'effectivement on les parle, qu'à partir de ce moment-là. - Les auteurs ne chercheront plus à effacer le parler local : au contraire, ils souligneront ses particularités, écrivant pour distraire un public strictement local, dans sa langue (l'emploi de celle-ci devenant un signal de complicité, d'étroite communauté culturelle ; mais aussi, immanquablement, signal du comique : puisque cette littérature populaire voudra avant tout faire rire).

C'est la période du moyen picard, appelée ainsi parce qu'elle correspond à un état de la langue intermédiaire entre l'ancien picard et le picard moderne (celui des 19ème et 20ème siècles).

Peu de textes sont parvenus jusqu'à nous. Les meilleurs datent des années 1630-1650 : L'Enjollement de Coula et de Miquelle (1634), dialogue érotique plein d'alacrité et d'invention ; le Mariage de Jeannin et Prigne et la Suite du célèbre et honorable mariage de Jeannain et Prignon (1648), dans la tradition rabelaisienne ; le Discours du Curé de Bercy à ses paroissiens (1648 également), qui inaugure le genre du "sermon naïf" ; et l'année suivante, le Dialogue de trois paysans picards sur les affaires du temps, qui marque le début de l'utilisation polémique et politique du dialecte en Picardie.

Ces textes sont anonymes. Le Véritable discours d'un logement de gens d'armes en la ville de Ham (1654) est d'un certain Le Gras, dont on ne sait pratiquement rien. Par contre, la vie et la personnalité du fameux Brûle-Maison, François Cottignies, de Lille (1678-1740), nous sont bien connues.

 

3. De 1800 à 1870

C'est sous le règne de Louis-Philippe et celui de Napoléon III que la Picardie va se donner enfin un littérature - digne de ce nom - dans sa langue, et vivre sa première Renaissance culturelle propre.

Celle-ci prend appui, surtout sur l'extraordinaire développement de la presse, mais aussi sûrement, elle profite de l'engouement romantique pour la poésie orale, les vieux parlers et les traditions populaires.

Seulement, c'est d'une Renaissance "éclatée" qu'il s'agit. Le peuple picard a cessé d'avoir conscience de son unité (au moins linguistique) depuis trop longtemps. Même dans le cadre de chaque province (mettons : la Picardie du sud, le Nord, le Hainaut belge - d'abord hollandais), les acteurs de cette renaissance sont incapables de se regrouper, ne songent même pas à le faire. Aucun projet commun ne se dessine. Et cette Renaissance, elle se résume à quelques oeuvres émouvantes, quelquefois brillantes, quelquefois puissantes, mais toujours isolées...

Sans doute y avait-il d'autres chats à fouetter. C'étaient les enjeux politiques qui accaparaient les esprits, et les premiers auteurs importants sont des polémistes qui se servent du dialecte pour faire passer dans le peuple, alors complètement picardophone, leurs idées sur le gouvernement, l'économie et la société.

Les premières lettres signées Jérôme Pleum'coq (Henri Carion) sont publiées dans un journal de Cambrai. Le recueil des Epistoles kaimberlottes (Lettres cambrésiennes) paraîtra en 1839. Légitimiste convaincu, Carion tâche de rendre odieux Louis-Philippe, qui ne s'y prête pas trop mal. A Saint-Quentin, Pierre-Louis Gosseu prend la même cible, mais au nom d'un tout autre idéal : le républicanisme, et révolutionnaire... Il ne manquait plus que le bonapartiste, quelques années passent, le voilà : Clément Paillart, à Abbeville, toujours des lettres, toujours dans la presse. Paillart crée un "type", Jacques Croédur, encore bien vivant aujourd'hui.

C'est dans la presse également, celle de Péronne, Vermandois, qu'Hector Crinon publie ses Satires picardes. Les premières sont politiques et dénoncent les "partageux"... Authentique paysan, autodidacte, Crinon est le plus grand écrivain picard. Il fait véritablement oeuvre de poète, il crée une langue.

Cependant, la littérature politique a fait son temp. L'Empire n'en veut plus. C'est l'époque des chansonniers. Deux grands noms : Alexandre Desrousseaux, à Lille (son célébrissime P'tit Quinquin est de 1853), Emmanuel Bourgeois, aux portes d'Amiens.

A Douai, Louis Dechristé publie en feuilleton, ses Souv'nirs, admirables morceaux de prose. Rassemblés, ils occupent trois volumes (1857, 1861, 1870). Les Chansons et Pasquilles lilloises de Desrousseaux en remplissent quant à elles cinq (de 1851 à 1870). La littérature picarde devient donc abondante.

Citons encore, sous l'Empire, Séraphin Jurion, boucher à Hergnies (frontière belge) pour ses étonnantes créations du "Callenge du Cou" (Procès du Coq) ; à Douai Marceline Desborde, connue surtout comme poète français ; Edouard Paris, enfin, qui traduit en amiénois l'évangile de Mathieu et crée, le premier, une orthographe picarde (S'Sint Evanjil slon Sin Matiu, 1863).

Cependant, les premiers dialectologues sont là : Hécart à Valenciennes, Corblet dans l'Amiénois, Vermesse à Lille, Sigeard à Mons.

 

4. De 1870 à 1914

Les vingt années suivantes seront plus ternes. Les grands pionniers, les Crinon, Paris, Gosseu disparaissent. La défaite de 1870 a exacerbé le nationalisme français. Le culte de la Science et du Progrès, le développement de l'Instruction publique relèguent les langues régionales au rang de survivance, de vieilleries sympathiques, peut-être, mais dont il convient de se débarrasser.

Leur éradication est au programme du Ministère : la République "une et indivisible" ne veut connaître qu'une langue... L'école portera un coup très dur au picard, en faisant naître chez ses locuteurs, à force de brimades et d'humiliations, un sentiment d'infériorité culturelle qui n'est pas encore effacé aujourd'hui.

Cette période est éclairée, malgré tout, par l'apparition d'un beau talent, Jules Watteeuw, qui fonde en 1882 à Tourcoing un hebdomadaire dont le succès sera énorme et la longévité exceptionnelle, La Brouette.

Suit un quart de siècle d'activité intense. Des dizaines d'auteurs se révèlent, on voit surgir des sociétés, les Rosati picards (à Amiens), ou le Caveau lillois (en 1905à ; des revues : Les Enfants du Nord (1893), La Revue picarde et normande, La Picardie, La Revue Septentrionale... De grands dialectologues sont à l'oeuvre : Alcius Ledieu dans la Somme, Edmond Edmont à Saint-Pol, le chanoine Haigneré à Boulogne, Philibert Delmotte à Mons, et bien d'autres...

Les écrivains les plus remarquables sont Watteeuw, déjà cité, Mousseron, mineur de fond à Denain, dont la popularité sera plus grande encore, Edouard David à Amiens, Louis Seurvat à Ailly-sur-Noye, Théophile Denis (Douaisis), Henri Caudevelle (Boulonnais). Il faudrait consacrer au moins un paragraphe à chacun d'eux, montrer quelle est sa place dans notre littérature, ce qu'il a apporté, ce qu'il peut encore nous donner. C'est impossible dans le cadre de cette étude.

Cette période fut extrêmement riche, le déclenchement de la première guerre mondiale, dont la Picardie fut le principal champ de bataille, va y mettre fin de la façon la plus brutale.

 

5. De 1914 à 1963

L'Histoire s'acharne sur la Picardie. Nombre de villes et de villages sont complètement détruits, les campagnes ravagées. La langue et la culture régionale, durant longtemps, ne pourront plus être l'objet que d'un regard nostalgique, et la littérature va sombrer dans le passéisme.

Bien des facteurs se sont conjugués pour provoquer le recul du dialecte : le patriotisme français, attisé par une invasion, puis par une autre ; l'efficacité de l'école républicaine, qui ne veut admettre que la langue nationale ; le développement de la presse, qu'on voit partout (et bientôt on va entendre la radio tout partout) ; le grand brassage de populations opéré à la faveur de la guerre ; enfin l'apparition de nouvelles techniques agricoles et industrielles, qui rendent obsolètes tant de vocabulaires de métiers, remplacés par des vocabulaires français.

De toute l'entre-deux-guerres nous ne retiendrons peut-être qu'un seul livre, les Contes ed' Fleurimond Long-Minton, de Charles Dessaint (Doullens, 1937). Ces proses ne sont que patoises, mais elles le sont à une telle profondeur... Il y a chez Dessaint quelque chose de farouche et de ténébreux, qui fait qu'à côté de lui des auteurs brillants, bien meilleurs "écrivains", l'Amiénois Camille Dupetit, par exemple, ou le Lillois Léopold Simons, paraissent faciles et un peu fades.

Déjà 1944, mais encore vingt ans de médiocrité devant nous... S'il n'y avait les bandes dessinées de Jack Lebeuf et Gilbert Mercher, qui relatent dans le journal Bresle et Vimeu les aventures de Jacques Croédur (à partir de 1946), il n'y aurait rien.

On ne donne pas cher de la peau du picard, ces années-là. Quelques dialectologues s'affairent, convaincus d'être les derniers : Raymond Dubois tente de définir l'aire d'extension du dialecte (Le Domaine picard, 1957) et jette les bases de l'atlas linguistique de notre région. Il faut citer également Marius Lateur, Pierre Ruelle, Gaston Vasseur.

En 1957, Jean-Noël Carion termine une parodie du Cid dans le parler d'Anor (Avesnois) : Alcide. C'est un chef-d'oeuvre. Malheureusement, ce texte reste aujourd'hui très peu connu.

Deux groupements sont fondés sur la fin de cette période : la Société de dialectologie picarde à Arras en 1958 (avec la revue Nos patois du Nord) et la Société de linguistique picarde à Amiens en 1961 (avec la revue Linguistique picarde). Modestement, mais incontestablement, elles vont préparer le terrain pour un renouveau.

 

6. De 1963 à aujourd'hui

Mais pourquoi 1963 ? Parce que c'est cette année-là que Géo Libbrecht publie M'n Accordéïon.

Libbrecht, poète belge francophone, des plus célèbres, a décidé déjà vieux d'écrire dans la langue de son enfance, le tournaisien. M'n Accodéïon n'est si l'on veut qu'une petite plaquette nostalgique, mais si belle, si évidemment supérieure à tout ce qui a paru en picard depuis des décennies, qu'elle va réveiller les consciences et redonner du coeur à tous ceux qui continuaient malgré tout d'aimer la langue picarde, et ne pouvaient se faire à l'idée de sa disparition.

A partir de cette date une quantité incroyable de livres va paraître. Les manifestations (théâtre, récitals, colloques...) se multiplieront. L'image d'une "Grande Picardie" rassemblant tous les pays où le picard se parle, surgira enfin et deviendra de plus en plus populaire.

Il n'est pas possible de rendre compte ici, en quelques lignes, de ce mouvement en quoi l'on peut bien voir une véritable RENAISSANCE picarde. Il faudrait parler longuement des revues (Eklitra, Nords, Chtipicar, Ch'Lanchron, L'Invincion del Picardie...), montrer comment, par leur effort, toute une région sort du provincialisme, mais justement en retrouvant et "réactivant" ce qui fait son caractère propre, sa "différence"... Il faudrait citer au moins quelques-uns des grands dialectologues qui ont oeuvré depuis trente ans...

Quant aux écrivains, on a renoncé à les compter. Les traditionalistes restent les plus nombreux. Le chef-d'oeuvre de cette école est sans doute la trilogie d'Aimé Savary, membre du groupe des Picardisants du Ponthieu et du Vimeu (Ch'Pain/Ch'Lait/Ch'l'ieu). A Blaton, en Belgique, Florian Duc écrit un livre d'une grande originalité : De ç'temps-là... Jule, Juliette (1976). Saluons également Lucien Jardez qui a traduit en tournaisien Les Bijoux de la Castafiore en 1980. L'album a obtenu un vif succès dans toute la Picardie, et depuis que Tintin, Haddock et leurs amis parlent picard... plus rien, certes, n'est comme avant !

A mi-chemin de la tradition et de la modernité, Paul Mahieu, Paul André en Belgique, Jean-Marie François dans le Vimeu, ont fait preuve d'un beau talent.

Plus en pointe, vraiment novateurs, Francis Couvreur, dans la région de Tournai (El gardin des bêtes, 1979), et surtout Pierre Garnier à Amiens (Ozieux), Konrad Schmitt à Buire-le-Sec, près de Montreuil-sur-Mer.

Liens:

Création

Ches dessaquaches (Christian Dequesnes)
Ches diseus d'Achteure
Théâtre Louis Richard (marionnettes de Roubaix)
Royale Compagnie du Cabaret Wallon Tournaisien
Les Veillées Patoisantes de Tourcoing

Littérature médiévale

La séquence de Sainte Eulalie avec reproduction du manuscrit original
Le Jeu de Robin et Marion d'Adam de la Halle, une édition très complète

Littérature moderne

"La littérature picarde du pays minier", article de Jacques Landrecies (format RTF)
Pierre Garnier : sa bio/bibliographie (en allemand)
Marceline Desbordes-Valmores, "Oraison pour la crèche" (picard de Douai)